
Il y a une heure particulière dans les gardes médicales que seuls ceux qui l’ont vécue peuvent vraiment comprendre.
Entre deux et quatre heures du matin, le corps ne négocie plus. Les paupières deviennent lourdes, les gestes légèrement plus lents, et l’esprit oscille entre lucidité et automatisme. C’est une fatigue profonde, presque viscérale, celle qui s’installe malgré la caféine et la volonté.
À cette heure-là, le médecin devient une version particulière de lui-même : plus silencieux, plus mécanique parfois, accroché à ses protocoles comme à une ligne de survie. Parce qu’il le faut. Parce que les urgences, elles, ne dorment jamais.
Je me souviens encore de ce petit matin-là, ou tout semblait ordinaire, les couloirs sentaient le désinfectant, les dossiers s’empilaient, et mon esprit était réglé sur ce mode presque automatique que tout médecin finit par adopter pour tenir le rythme.
Puis elle est entrée.
Une femme d’une cinquantaine d’années, digne, mais fatiguée. Son regard portait quelque chose que les mots ne décrivent pas facilement, une sorte de résignation mêlée d’espoir fragile. Je l’ai invitée à s’asseoir, j’ai posé les questions habituelles, noté les symptômes, gardé cette distance professionnelle qu’on nous apprend si tôt.
Cependant quelque chose a basculé quand elle a commencé à parler de ses enfants. Elle n’était plus seulement une patiente. Elle était une mère inquiète, une femme qui avait porté des vies, traversé des épreuves, et qui maintenant faisait face à la possibilité de ne pas voir grandir ceux qu’elle aimait le plus. Sa voix tremblait, et malgré moi, quelque chose en moi a répondu.
À cet instant précis, le médecin en moi savait ce qu’il fallait faire. Poser un diagnostic. Expliquer. Rester clair, précis, presque froid. Mais l’humain, lui, refusait de se taire.
Je sentais mon cœur battre plus fort que d’habitude. Mon stéthoscoe, cet outil censé écouter les autres, semblait soudain amplifier mes propres émotions.
Quand est venu le moment de lui annoncer les résultats, j’ai marqué une pause. Une seconde de trop, peut-être. Une seconde ou toute ma formation se heurtait à ma compassion.

Je lui ai parlé.
Ce jour-là, je n’ai pas seulement délivré une information médicale. J’ai choisi mes mots avec une attention inhabituelle, comme si chacun pouvait soit briser, soit soutenir. Et quand ses yeux se sont remplis de larmes, je n’ai pas détourné le regard. Je suis resté, pas comme un expert., pas comme une autorité distante, mais comme un être humain face à un autre.
Elle m’a remercié en partant, pas pour le diagnostic, pas pour le traitement. Mais pour “la manière”.
C’est à cet instant que j’ai compris quelque chose que ni les livres, ni les années d’étude ne m’avaient vraiment appris : la médecine n’est pas seulement une science du corps. C’est une rencontre entre deux vulnérabilités, et parfois, dans ces instants suspendus, le cœur prend le dessus.
Et pourtant…
C’est aussi à ces moments de fragilité que quelque chose d’imprévu peut surgir. Une fissure dans l’armure. Un instant où la distance professionnelle vacille, où l’humain reprend sa place, sans prévenir.
C’est dans cet entre-deux, entre épuisement et responsabilité, que certaines rencontres marquent à jamais car au fond, on sait chaque patient laisse une trace, parfois légère parfois profonde. Et certains sans bruit, fissurent quelque chose en nous c’est à cet instant que cette réflexion nous passe souvent : dans un système où il faut être fort pour soigner qui prend soin de ceux qui parfois tremblent en silence derrière leur stéthoscope ?
Ils soignent, nous racontons !
DR TIKI MANGA
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