LES HEROS DE LA SANTE

On ne les voit pas toujours, ils ne sont pas en contact avec les malades, mais ils sont là, presque invisibles, ces personnels qui se rassurent que les hôpitaux ne deviennent pas des hécatombes. Eux, ce sont les personnels du génie sanitaire.
Mon parcours professionnel commence en 2012 dans un Hôpital Régional avec des challenges à surmonter dès mon arrivée :
- Challenge N°1 : affectés au nombre de 04, je me retrouve seule à gérer un hôpital avec un effectif de 250 personnels et plus de 20 services et pavillons fonctionnels ;
- Challenge N°2 : la mise sur pied d’un service d’hygiène et assainissement presque inexistant, sous instruction du Ministre, suite à l’épidémie de choléra qui a sévit pendant les années 2010 à 2011.
La solution au challenge N°2 requiert au préalable de faire un état des lieux de tous les services afin d’élaborer un plan d’action visant à pérenniser les actions positives, abolir les actes négatifs et avoir des idées innovatrices. Les personnels travaillant à la morgue étant en contact avec l’ensemble du personnel et même les malades et au vu du fait qu’ils manipulent constamment les cadavres, je décide d’y aller pour une évaluation de la propreté des locaux et mettre en place un programme de nettoyage ; et ce jour j’ai vécue une scène qui est restée ancré dans ma mémoire :
- Le responsable de la morgue et les autres personnels : Bonjour Madame
- Moi : bonjour à tous. J’aimerais visiter toutes les pièces de la morgue
- Le responsable de la morgue : d’accord, mais il y a un corps qu’on vient de laver dans la chambre froide
- Moi : (avec quelques appréhensions car n’étant jamais entrée dans une morgue) Pas de soucis, je vais mettre peu de temps.
N’étant pas préparée psychologiquement à ce qui m’attendait, j’ai perdu le sommeil pendant près d’une semaine car revoyant sans cesse l’image de ce corps déchiqueté sur la paillasse, dans une position qui avait pour objectif de drainer les liquides du lavage par le nez et les oreilles (d’après les explications données par le responsable de la morgue).
Il me fallut plusieurs jours pour retrouver l’enthousiasme du début de mes activités et par cette situation, j’ai compris que je devais faire preuve de force psychologique pour surmonter tout ce qui m’attendait.
Mon quotidien se résume en plusieurs activités dans la structure hospitalière :
- Faire le tour de tous les services et salles d’hospitalisation pour me rassurer de la qualité du nettoyage ; supervision qui me prend parfois jusqu’à 03 heures de temps ou plus selon les constats effectués ;
- Planifier et effectuer des séances de renforcement de capacités des personnels sur les mesures d’hygiène à respecter dans les services ;
- Assurer que les protocoles de prévention et contrôle des infections (PCI) sont affichés et visibles par les personnels et tous ceux qui fréquentent l’hôpital ;
- Procéder aux traitements des déchets ; etc.
Pour beaucoup de personnes, ceci pourrait être un jeu d’enfants ou une routine, mais il n’en ait rien.
Imaginons une salle d’hospitalisation telle que la chirurgie pas nettoyée toute une journée ; c’est un nid de propagation de germes qui se créent, sans compter les odeurs des poubelles pas vidées contenant des bouts de coton plein de pus et autres déchets issus des pansements faits aux malades et des toilettes. Ainsi, l’absence d’un agent d’entretien doit rapidement trouver solution de remplacement, et là il faut faire appel au talent de négociateur pour convaincre un personnel ayant achevé le travail dans son service à aller faire le nettoyage dans un autre service.

La maitrise des solutions et autres produits sont extrêmement importants dans un hôpital : les pinces, ciseaux et autres matériels utilisés en salle d’opération, au laboratoire, en petite chirurgie et autres services doivent faire l’objet d’une attention particulière dans le processus de stérilisation. En sous dosage, les solutions telles que la javel, ne détruiront pas tous les germes sur le matériel et ceux-ci pourront être transmises au prochain malade (maladie nosocomiale) ; tout comme ces solutions en surdosage vont conduire à la corrosion du matériel. Le plus gros challenge journalier : le traitement des déchets hospitaliers. Le tri des déchets se fait en quatre groupes : les déchets piquants et coupants (seringues, lames chirurgicales, aiguilles de sutures ; dans des boites de sécurités à remplir à des proportions bien définies), les déchets solides infectieux (débris des pansements, déchets issus des amputations, etc.), les déchets liquides (sang et autres fluides du corps) et les déchets ménagers. La trouvaille de seringues dans les bacs à ordures ménagères (telle que dans l’image ci-dessous) me transformait toujours en « Inspecteur Derrick » afin de trouver le coupable pour que cela ne se reproduise plus. Ayant sensibilisé les personnels de la morgue sur les dangers du matériel déjà utilisé pour les enfants fréquentant l’école à proximité de l’hôpital, ceux-ci étaient devenus des agents de renseignements sûrs par leur proximité avec le bac à ordure

Toutes les actions mises en œuvre et implémenter par les agents du génie sanitaire, ont pour objectif d’assainir le milieu hospitalier, d’éviter les maladies nosocomiales et requièrent pour ce faire une capacité à gérer toutes les situations qui se présentent et à régulièrement innover afin de ne pas tomber dans une sorte de routine quotidienne, parce qu’au fond ils ne touchent ni bistouri, ni stéthoscope, mais sans eux tout s’effondre.
Quand la nuit avale les couloirs et les urgences débordent, ce sont leurs mains invisibles qui effacent les traces, qui empêchent le pire de s’installer. Ils nettoient plus que le sol ils tiennent la frontière entre la vie et ce qui pourrait la contaminer. Et pourtant personne n’applaudit quand ils passent ; chaque jour ils empêchent le pire.
Les résultats du travail abattu se sont répercutés par les propos du Directeur de l’Hôpital pendant la CAN féminine au Cameroun, en réponse à la plainte d’un chef de service sur l’état des bâtiments : « Voulez-vous qu’elle prenne son salaire pour repeindre les murs de l’Hôpital ? Vous pouvez vous plaindre de tout dans cet hôpital sauf de la propreté. Car toutes les autorités qui ont visité l’hôpital avaient la même remarque positive sur la propreté des services et pavillons tout ceci grâce à la collaboration d’une équipe dynamique d’agents d’entretiens, appelés communément en anglais « Cleaners » et de l’ensemble du personnel.
Cependant des questions se posent : combien de vies sauvées dans le silence faut-il encore pour qu’on les considère enfin ?
Peut-on vraiment parler de soins, quand ceux qui empêchent la mort de s’installer restent invisibles ?
MARIE CHRIS
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